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Raymond RADIGUET
« Raymond Radiguet partage avec Arthur Rimbaud le terrible privilège d’être un phénomène de lettres françaises », confiait Jean Cocteau en 1952, près de 30 ans après la disparition de celui qu’il avait pris sous sa protection. Phénomène, en effet, que ce Radiguet, étoile filante de la scène artistique et littéraire du Paris de l’immédiat après-guerre : il manifeste la même précocité intellectuelle que son aîné en poésie (il écrit l’essentiel de son premier roman, Le Diable au corps, à 17 ans), la même fugacité (1923, l’année de son premier succès, est aussi l’année de sa mort) et, de façon plus anecdotique, les mêmes préférences intimes (tous deux ont entretenu une liaison homosexuelle avec un auteur célèbre et plus âgé qu’eux – Verlaine pour l’un, Cocteau pour l’autre).
Pourtant, les critiques se montrent volontiers sévères lors de la parution du Diable au corps. Il est vrai que l’éditeur Grasset, en criant au génie précoce, n’a eu de cesse de leur dicter leur jugement, à grand renfort de publicité tapageuse. Ce scandale préliminaire est redoublé par celui provoqué par l’histoire : ce récit d’un adultère facilité par la présence au front du mari se voit accusé d’immoralité, d’érotomanie et de cynisme – au point que l’Association des écrivains anciens combattants câble son indignation à l’American Legion lorsque le roman remporte le prix du Nouveau Monde. Résultat : avec plus de 40 000 exemplaires vendus, Radiguet est propulsé sur le devant de la scène parisienne, dont il constitue désormais l’un des levains les plus prometteurs.
Cette réussite est aussi le fruit d’un labeur : le jeune « prodige du roman » n’en est pas à son coup d’essai. Né le 18 juin 1903 à Saint-Maur-des-Fossés, Radiguet, qui ne fréquente plus l’école, occupe son temps à flâner, lire, écrire et dessiner. À 15 ans à peine, il propose ses dessins et ses poèmes à André Salmon, rédacteur au journal L’Intransigeant pour lequel travaille parfois son père, dessinateur humoriste. Immédiatement publié, il est présenté par Salmon à Max Jacob, qui fait à son tour rencontrer Jean Cocteau (1889-1963), lequel l’introduit dans le milieu littéraire et artistique. Ses premiers poèmes (écrits entre 14 et 17 ans, et réunis par Cocteau, en 1925, dans Les Joues en feu) sont ainsi imprégnés de l’esthétique cubiste (images inédites, syntaxe disloquée, typographie variée). Puis Radiguet s’essaie au théâtre (Les Pélicans) et au journalisme, avant de se consacrer tout entier à son œuvre romanesque. Le succès du Diable au corps l’incite à « faire de l’ordre » dans sa vie : « Je flambais, je me hâtais comme les gens qui doivent mourir jeunes et qui mettent les bouchées doubles », fait-il dire à son narrateur. Prémonition ? Alors qu’il vient d’achever son second roman, Le Bal du comte d’Orgel, il est emporté par la fièvre typhoïde, le 12 décembre 1923. Ce jeune talent à peine éclos s’éteint, mais non sa renommée : « Des œuvres comme celles de Radiguet explosent avec scandale, retombent et doivent attendre leur tour définitif. La mode n’a pas de prise sur elles. C’est la lumière des étoiles. Radiguet va commencer à vivre et ne mourra plus » (J. Cocteau).